Journalistes en exil

Exposition de photographies et témoignages

Enga-je Difference Day
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Journalistes en exil

Exposition de photographies et témoignages

Enga-je Difference Day

L’exposition « Journalistes en exil »

En février 2020, En-GAJE organisait en Région bruxelloise une exposition consacrée aux journalistes en exil. Accueillie par « Escale du Nord » au Centre Culturel d’Anderlecht, elle proposait au public de faire connaissance avec quelques-uns de ces travailleurs des médias obligés de fuir leur pays et qui se sont établis en Belgique.

Grâce aux très belles photos de Frédéric Moreau de Bellaing et aux témoignages recueillis ou écrits par les journalistes en exil, l’exposition montrait leur visage, leur parcours, leurs compétences et leurs souffrances. Tous exprimaient leur profond attachement à leur vocation de journalistes, quand bien même certains sont condamnés ici au silence et au chômage.

On trouvera ci-après les témoignages et un échantillon des photos exposées, outre quelques informations sur l’association En-GAJE et sur Frédéric Moreau de Bellaing. Leur présentation ici n’est pas celle de l’exposition, qui circulera dès que possible en divers lieux de Belgique et proposera aux visiteurs, comme à Anderlecht, des rencontres avec quelques journalistes en exil.

Si vous souhaitez accueillir l’exposition (*) dans un lieu approprié, merci d’écrire à engaje.be(at)gmail.com

(*) 8 photos grand format, 10 panneaux de textes et images, 5 dessins, 4 textes non illustrés. Accrochés à Anderlecht sur les deux faces de 15 grilles de 2x1 m.

Photos : Frédéric Moreau de Bellaing
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Ali Mazrooe : « La vie continue »

Ali

Ali Mazrooei a 63 ans. Il est iranien, journaliste et vit à Bruxelles depuis 2010. Diplômé de l’université d’Esfahan, membre de l’Association des journalistes iraniens (aujourd’hui dissoute), journaliste économique dans une dizaine de journaux d’opposition (tous fermés) dont SALAM Newspaper, très impliqué dans la société civile de son pays, Ali porte un regard affûté sur l’Iran.

En 2009, le président Ahmadinedjad doit faire face au soulèvement de sa population qui conteste sa réélection suite à des fraudes électorales massives (le « mouvement vert »). Il verrouille les médias, ferme les journaux d’opposition les uns après les autres et promet de faire subir aux journalistes le traitement tristement ordinaire des pays qui n’acceptent pas une presse libre et autonome : intimidation, violence, prison. Pour échapper à la répression, Ali et 200 autres journalistes iraniens sont obligés de fuir le pays.

Il aurait pu débarquer à Paris, Rome ou Berlin. Finalement, ça sera Bruxelles. « En Iran, grâce à l’Association des journalistes iraniens, nous avions de bons contacts avec la FIJ (Fédération internationale des journalistes) qui nous a aidés, moi et les autres journalistes quand nous avons dû quitter le pays. C’est comme ça que je me suis retrouvé à Bruxelles. »

Avec sa femme et deux de ses enfants, Ali commence une nouvelle vie. « En arrivant en Belgique, je pensais qu’on y resterait deux ou trois ans puis qu’on retournerait ensuite en Iran ». Dix ans plus tard, Ali est sans illusion : « Au vu de la situation actuelle, il m’est impossible d’envisager de retourner là-bas. Je ne sais pas quand on pourra rentrer. »

Dix années durant lesquelles Ali, loin de Téhéran, n’a jamais cessé de travailler. « J’étais journaliste et je le suis toujours. J’écris pour le Web et j’analyse la situation de mon pays. J’ai encore des contacts là-bas, je lis beaucoup, je m’informe. »

Au milieu du salon d’Ali trône un lutrin sur lequel est posé un ordinateur portable. La télévision est allumée sur une chaîne persane. Le téléphone sonne, Ali répond dans sa langue. Très actif dans son pays, il avoue se sentir parfois un peu isolé. « Le plus difficile quand on est loin, c’est de se faire des amis, un réseau, des relations, surtout à mon âge. Je ne parle ni français ni néerlandais. J’ai encore des difficultés à m’impliquer dans la société belge. Les membres de ma famille restés là-bas me manquent. »

Il y a deux ans, sa mère est morte. Ali avait bien tenté de la faire venir à Bruxelles mais son visa lui avait été refusé par la Belgique. Amer et sans illusion sur l’avenir proche de son pays, Ali essaie d’y croire encore. « Je me dis que la vie continue. »

Samuel Malhoure

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« Vous ne verrez pas ma photo »

Journaliste anonyme

J’ai exercé mon métier de journaliste toute ma vie mais malheureusement je n’ai pas exercé parfaitement ma liberté d’opinion suite aux contraintes politiques.

J’ai travaillé dans la presse du gouvernement et la presse privée en Afrique. J’ai été harcelé et menacé car je souhaitais exercer ma déontologie professionnelle. A cause de cela, j’ai fui mon pays pour demander l’asile en Belgique que j’ai facilement obtenu.

J’ai pu exercer mon métier pour certains journaux belges et africains. Mes articles portaient souvent sur la démocratie et la liberté en Afrique. Évidemment, je critique les pouvoirs dictatoriaux en Afrique et de ce fait, je suis mal vu par certains gouvernements africains.

J’ai reçu pas mal de menaces en Europe suite à mes activités journalistiques et mes publications. J’ai en effet publié sur mon blog un livre sur les médias et le pouvoir politique de mon pays.

Je n’ai pas peur de payer le prix de la liberté où que je sois.

Mais pour vivre cette liberté en sécurité, je ne peux pas permettre que ma photo soit publiée et que mon identité soit révélée. Voilà les conséquences du métier que j’ai choisi.

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Pression artérielle

Par Antoine Kaburahe

Antoine Kaburahe

Le journalisme, le plus beau métier du monde disent certains…Je le crois. Malgré tout. Même si j’ai passé la majeure partie de ma vie à fuir. Et pourtant je ne suis pas très vieux. « Juste » 54 ans.

En 1992, j’entre en journalisme. Plein d’illusions, un peu sur les traces de mon père, lui-même journaliste, que j’ai perdu à cinq ans. En 1993, le Burundi s’enfonce dans une terrible guerre fratricide. En 1997, à 31 ans, menacé, traumatisé par tant de morts, des membres de la famille, des amis, des collègues, je suis obligé de fuir mon pays.

Blessé physiquement et surtout atteint au plus profond de moi, je m’installe en Belgique. Je n’ai qu’un souhait : me refaire, me reconstruire, oublier, faire autre chose. Mais le journalisme reste là, au fond de moi, telle une addiction.

Dix ans plus tard, je quitte mon pays d’adoption. Je repars, apaisé, confiant, mon pays semble avoir enterré ses vieux démons. Un accord de paix a été signé à Arusha (Tanzanie) grâce à Mandela notamment. Dans mes bagages, un projet : Iwacu . Je vais enfin (re) faire un journal. Accompagner ma patrie sur le chemin de la reconstruction démocratique par la production d’une information professionnelle. Je rêve…

Et le rêve devient réalité. Au moins pendant quelque 7 ans. Entre 2008 et novembre 2015, Iwacu est devenu un groupe de presse respecté dans le paysage médiatique burundais. Une quarantaine d’employés, plusieurs publications, une web radio, une web télé, une imprimerie, une maison d’édition. Une vraie entreprise de presse. Le rêve est en train de devenir réalité.

Sauf que la malédiction plane. Elle commence par cette convocation par le procureur de la République. Je serais impliqué dans « la tentative de coup d’Etat » avorté de mai 2015. Rien que ça…

La machine à broyer s’emballe. Il faut sauver sa peau. Comme des centaines de confrères, à mon tour je dois partir. Un mandat d’arrêt international est lancé contre moi, comme pour un vulgaire criminel.

De nouveau l’exil. Jusque quand ? Je ne sais pas. Mes collègues au pays s’entêtent à poursuivre le rêve. Ils paient le prix fort. A ce jour, personne ne sait où se trouve Jean Bigirimana, un journaliste d’Iwacu enlevé un jour de juillet 2016. Au moment où j’écris ces lignes, quatre journalistes, Agnès, Christine, Térence et Egide, viennent de passer plus de six mois en prison. Ils sont accusés « d’atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat », une accusation vague à souhait, fourre-tout. Le ministère public a requis 15 ans de prison, ramenés finalement à deux ans et demi. Iwacu a fait appel.

Et moi dans tout ça ? Je suis là. En Belgique, je veux dire. Pendu sur whatsApp et autres Twitter. Je vis en ligne, « connecté ». A défaut de vivre sur ma terre, avec ma rédaction. Mes cheveux blanchissent un peu plus chaque jour.

Je vis en Belgique mais mon cœur bat au Burundi. Mon cœur, justement, il se fatigue et depuis peu connaît quelques ratés. « Votre tension est trop haute, il faut se détendre, M. Kaburahe », me dit chaque fois mon médecin en noircissant une fiche de prescription. Pression artérielle :15-9. Dans l’attente du verdict des juges pour mes collègues la systolique et la diastolique s’affolent.

Je sais quel serait le meilleur traitement. Vivre mon rêve. (Re)vivre dans mon pays, écrire, faire mon métier. Je suis sûr que mon cœur battrait mieux là-bas…

Antoine Kaburahe est le fondateur des publications du Groupe de presse burundais Iwacu, exilé en Belgique.
3 mai 2020

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« Je ne suis plus moi »

Par Christa Irakoze

Christa

Je suis une journaliste d’origine burundaise. D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours été passionnée par mon métier.

Lorsque le président du pays a décidé de rester au pouvoir alors que la Constitution l’interdisait, ma radio, Bonesha FM, et d’autres ont signalé que c’était inconstitutionnel. Nous avons donc été qualifiés d’opposants. Ma radio et quatre autres ont été détruites et saccagées le 14 mai 2015. C’était inimaginable dans un pays bien classé dans les tableaux de liberté de presse. Du jour au lendemain, il n’y avait plus d’information impartiale, tout le monde se sentait en insécurité. J’ai dû fuir au Rwanda voisin. Je suis rentrée au Burundi en septembre. J’ai rejoint des collègues qui étaient restés et nous avons travaillé en presse écrite à la Maison de la presse. Les militaires venaient régulièrement voir où on travaillait pour nous impressionner et faire comprendre qu’ils savaient ce que nous faisions.

En octobre 2015, une famille entière a été tuée. Un journaliste collègue en faisait partie et nous avons perçu ça comme un avertissement : « Aujourd’hui c’est lui, demain c’est vous. »

Il y avait des menaces, des filatures, des tracts contre nous. Je sentais que je n’avais plus ma place dans le pays qui est pourtant le mien. Je ne pouvais plus dire : « Je m’appelle Christa, je travaille pour Radio Bonesha ». On nous accusait d’être opposants. On nous collait des étiquettes qui n’avaient rien à voir avec notre métier. Le message était clair : « Vous n’avez pas de place ici ».

En avril 2016, une copine a été tuée après avoir passé toute une journée avec moi. Un commissaire de police a mené une enquête en commençant par moi puisque j’étais la dernière personne à l’avoir côtoyée. J’avais le statut de journaliste, j’habitais dans un quartier réputé contestataire et je suis d’une ethnie considérée comme opposante : tout était contre moi.

Je me donnais plein de raisons pour rester au pays, je me suis dit souvent que ça irait mais il a quand même fallu que je parte. Quand mon amie a été tuée, je me suis dit que je ne pouvais pas rester. Je suis arrivée ici le 19 mars 2017 dans un pays, un continent que je ne connaissais pas. C’était comme une claque : « Je ne suis plus moi, je ne suis qu’une réfugiée primo-arrivante ». Après tout ce que j’avais fait là-bas, il fallait que je recommence une autre vie.

D’abord réfugiée au Rwanda, Christa se trouve en Belgique depuis 2017.

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Témoignage d'Edouard Diyi Tshitenge

Edouard Diti Thitenge

C’est en mai 2017 que les choses se sont empirées avec les menaces verbales proférées par les autorités à l’encontre de ma famille (« Il faut que ta femme et tes enfants meurent pour que tu comprennes… »). J’ai été menacé d’arrestation et mis en grave danger le 28 août 2017. J’ai pu échapper aux militaires grâce aux Nations Unies.

Je suis convaincu qu’il y a d’autres manières de procéder pour accéder à ce que l’on veut que de sacrifier ses semblables.

Lorsque vous recevez la lettre des autorités belges qui vous accordent le statut de réfugié, une nouvelle vie commence. Avant cela, j’avais perdu l’espoir, je ne savais pas de quoi mon avenir serait fait, je ne pouvais rien planifier. L’exil, cela ne se prépare pas, on ne connaît pas d’avance les contraintes. C’était l’incertitude totale. Etre obligé de rentrer au pays aurait été invivable, au sens propre du mot. Ma famille est toujours là-bas. Il reste des démarches à faire mais nous allons maintenant pouvoir nous retrouver

Edouard a dû fuir le Kasaï, au centre de la République démocratique du Congo, en 2017. Il s’est abrité dans la capitale puis, en 2018, en Belgique. Il a été reconnu réfugié le 30 septembre 2019.

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« Je ne changerais rien »

Par Fatimetou Sow

Fatimetou Sow

J'ai été arrêtée pour un reportage sur l'esclavage et si c’était à refaire, je ne changerais rien. Je ne me suis jamais sentie en faute.

L'esclavage, l’excision, les mariages forcés, mariages d'enfants sévissent encore dans mon pays. Et je me battrai jusqu'à mon dernier souffle contre cette injustice.

Journaliste de télévision, Fatimetou Sow a fui la Mauritanie. La Belgique lui a accordé la protection internationale en janvier 2019.

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« Mes armes, ce sont les mots »

Par Mansour Ghawani Ghanem

Mansour Mhwani Ghanem

J’avais une émission quotidienne à la télévision. Tout le monde connaissait mon visage mais moi je ne connaissais pas les visages de ceux qui me menaçaient. Sortir en rue était dangereux. A la télévision, je cherchais à affronter le terrorisme par des discours de paix, par l’éducation, par l’information véridique… Je suis journaliste : mes armes, ce sont les mots. J’avais trois enfants. Ils étaient menacés. Si j’étais mécanicien, par exemple, ma famille aurait eu une vie normale mais quand on est journaliste, c’est très difficile. J’ai fui vers la Turquie puis par camion vers l’Europe. Beaucoup d’autres sont morts en route. J’ai eu de la chance. Si j’étais resté, je serais mort. Je voulais sortir. Mais ma famille était toujours au pays. J’étais mal. C’est une situation très triste qu’on ne peut pas imaginer quand on ne l’a pas vécue.

Mansour est arrivé en Belgique en 2016. Après avoir été hébergé comme demandeur d’asile notamment à Spa et à Couvin, il a obtenu le statut de réfugié et sa famille a pu le rejoindre.

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From Gaza to Belgium

Sahran Abu Kalloub Sarhan est en Belgique depuis juin 2018. Sa femme et ses filles sont toujours à Gaza. Lui a fui par les tunnels vers l’Égypte pour pouvoir continuer à faire son travail de journaliste.

Dans sa région, il a tenu un blog « From Gaza to Gaza », un site d’investigation, que le gouvernement a fermé. Il a réalisé des films documentaires pour l’Imperial War Museums de Londres, pour une télévision iranienne ou pour Music against violence, une organisation suisse. Tous ses films portent sur la vie à Gaza. Il enquête sur les problèmes d’électricité, sur les enjeux sociaux et politiques, sur la vie quotidienne des habitants. Ces films, souvent tournés sous le manteau, l’ont amené, lors de l’une de ses dernières enquêtes sur le terrain, à se rendre sur un terrain militaire pour suivre un entraînement. Le gouvernement qui n’appréciait déjà pas son travail l’a alors accusé de vouloir révéler des secrets militaires. Sarhan a été emprisonné à plusieurs reprises, son doigt a été cassé. Après l’un de ses emprisonnements d’un mois, il est relâché (« car à cette époque, on était relâchés ») et décide de fuir.

Depuis, il est reconnu comme journaliste professionnel en Belgique. Il poursuit son travail, et développe un film sur le droit à l’immigration, Despair. Il est délégué de l’International Center for relations and Diplomacy de Grande-Bretagne pour représenter l’institution en Belgique. Il voudrait pouvoir travailler. Travailler sur les thématiques sur lesquelles il ne pouvait rien dire à Gaza.

Revenir à Gaza est pour lui mission impossible. Il témoigne que l’une des choses les plus difficiles à Gaza pour un journaliste, ce n’est pas d’être contre le gouvernement ou de vouloir couvrir certaines choses, c’est de mettre en danger sa réputation. Ce n’est donc pas seulement, pour lui, une question d’emprisonnement, d’entrave au travail ou à la carrière de journaliste mais aussi une question de réputation et qui touche, au final, la famille, tout entière. Un journaliste qui déplaît au gouvernement est très rapidement accusé d’être un collaborateur de l’étranger ou pire, d’Isräel. Son nom peut même être publié sur une liste. Et « de journaliste, tu passes alors à traître travaillant pour l’ennemi ».

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« Problèmes avec la police… »

Tory Kiliç

La région géographique kurde est un tout. Mais un tout éclaté. Une population de près de 45 millions d’individus répartis sur quatre pays : la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie. Pas de frontière ni de territoire reconnu, excepté en Irak (Région autonome du Kurdistan) et en Iran (province du Kurdistan).

D’emblée Tory Kiliç prévient qu’il est Kurde et non pas Turc.

Il a 39 ans. Il est né dans la région de Mardin, dans la partie kurde de la Turquie, non loin de la frontière syrienne. Après des études avortées à Istanbul, il travaille durant des années en tant que recherchiste pour des ONG, des associations kurdes, des avocats et même des familles. Sa mission : documenter les disparitions des Kurdes dans les années 1995 en Turquie ainsi que les purges envers le peuple kurde dans les années 1980 en Irak. Et c’est tout le champ lexical de l’épuration organisée que Tory évoque : police militaire, disparitions, charniers, fosses communes, ossements, corps… Un travail de fourmi. Un travail de mémoire.

Cela fait près de trois ans que Tory habite en Belgique. Aidé par les associations et par des activistes kurdes, il a fui la Turquie via Düsseldorf et s’est installé à Bruxelles. Il y apprend le français, se marie. Aujourd’hui, il cherche du travail. Il aimerait se former à la vidéo. Il écrit, toujours sur ses origines et cite des médias pour lesquels il collabore ou a collaboré : Kedistan.net, Media Haber, Sterktv.net.

Bien que sa famille soit toujours là-bas, Tory dit qu’il ne peut pas retourner en Turquie, qu’il ne veut pas retourner en Turquie. Il lui est déjà arrivé de franchir la frontière turque arrivant d’Irak, de se faire arrêter par les policiers en civil. Trois jours de prison, nez cassé. « Problèmes toujours avec la police turque », dit Tory dans son français hésitant.

« Problèmes avec la police » est une expression qui revient souvent dans sa bouche lorsqu’il évoque ses études à Istanbul, son travail de documentation sur les disparus en Turquie, son travail d’information en Irak. L’autre mot qui revient souvent quand il évoque ses années de travail là-bas est le mot « peur ».

En avril 2020, Tory va être papa. Avec sa femme, ils attendent un petit garçon.

Samuel Malhoure

Entretien avec Ilyas Adam

Entretien avec Ali Muco

Pour nous contacter : www.engaje.be - engaje.be(at)gmail.com
L'interview

Frédéric Moreau de Bellaing

Après les rizières chinoises, les Moaïs de l'île de Pâques ou les rickshaws indiens, Frédéric Moreau de Bellaing entame un voyage au cœur de Bruxelles en 2016. Il commence à photographier le quotidien de la Voix des Sans Papiers, un collectif de personnes sans titre de séjour. Il persévère en 2017 en devenant le photographe de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés.
Frédéric Moreau de Bellaing

J'ai vu comment tu places les gens en situation. Où mets-tu la limite entre montrer la réalité et la mise en forme artistique qui risque de transformer la réalité?

Je m'adapte au sujet et à la finalité des photos. J’interviens durant une séance de portraits, comme pour "Journalistes en Exil". Mais je n'interviens que peu en mode documentaire. En revanche, je suis convaincu que nous pesons sur la "réalité" dès que nous l’observons. Il n'y a pas de point de vue "neutre". Toute création d'image implique des choix donc de la subjectivité...

La vie nous réserve des surprises bien plus fortes que n'importe quelle mise en scène aussi puissante soit-elle. Et tout l'art du photographe réside dans sa capacité à repérer ces accidents magiques et à les traduire en une image puissante.

Ma présence en tant que photographe participe aussi de la "réalité" que je photographie et la vie nous réserve des surprises bien plus fortes que n'importe quelle mise en scène aussi puissante soit-elle. Et tout l'art du photographe réside dans sa réceptivité à ces accidents magiques et dans sa capacité à les traduire en une image puissante. L'essentiel pour moi réside dans l'affirmation d'un point de vue. Lorsque le lecteur, le spectateur ou l'auditeur a pleinement connaissance du positionnement de l'auteur, il a alors la possibilité de se forger sa propre opinion.

Que cherches-tu à montrer, en fait?

Je conçois la photographie comme un vecteur d'émotion plus que comme une source d'information et j'aspire avant tout à développer une sensation de proximité et à faire naître chez le spectateur un sentiment de sympathie.

Où commence le voyeurisme à propos des migrants ?

La question du point de vue est essentielle. Avoir un point de vue, c'est avoir un regard sur le monde, quelque chose à dire. Et si l'on a quelque chose à dire, on évite, je crois, plus facilement de tomber dans le voyeurisme malsain.

Ce que j’appelle voyeurisme malsain tient pour moi du regard creux, vide de sens. Il se cache trop souvent derrière les concepts-prétextes de la neutralité et de l’objectivité. Plus un photographe assume sa position en faisant des photos « avec » en lieu et place de photos « de », plus il s’éloigne du voyeurisme.

L'objet appareil qui est entre toi et ton sujet, casse-t-il la relation humaine ou la renforce-t-il ?

Cette question est, à mes yeux, intimement liée à la précédente. L'appareil, le voyeurisme, la légitimité ne sont plus un problème à partir du moment où l'on affirme notre position de photographe. J'ai longtemps cru que l'appareil photo était un obstacle mais c'est tout le contraire. Mon appareil photo me permet au contraire de créer une relation humaine.

Ensuite, ce que deviendra cette relation dépend autant du photographiant que du photographié. Et c’est probablement de l’intensité de cette relation qu’émergeront les photos les plus captivantes.

Combien de nouvelles idées as-tu par jour?

Pas assez à mon goût, trop aux yeux de ma compagne ! Les idées et mon appareil photo sont le carburant et le moteur de ma vie : sans elles et sans lui, je me figerais pour une mortelle éternité.